POÉSIE x 4ÈME DE COUVERTURE LIBÉRATION

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 CONCOURS LIBÉRATION « PORTRAIT DE NUIT » parrainé par Erik Orsenna.

Long poème primé et publié en 4ème de couverture du journal LIBÉRATION.

(Édition du 12/08/2013)

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DERVICHE CROONER

5 heures du mat’,

l’ennui du vice.

Tout est brillant.

Brillant et rouge.

Une infinité de rues rectilignes.

Et des bancs.

Verts, écaillés, vieillis, fatigués,

qui se contentent d’être là,

je marche.

Un feu, rouge aussi.

Stoïque, imprévisible, rouge.

Le mugissement de l’hiver qui joue de l’harmonica

et le vent vicieux qui s’immisce sous mon t-shirt,

comme une lettre dans une enveloppe,

une lettre d’amour à la poubelle.

Passage clouté, je traverse.

Désert d’avenues qui se déversent le long du vent.

Dunes de grisaille.

Texture poisseuse des trottoirs.

Ciel dégagé.

Sans étoile, sans espoirs, j’avance.

Le feu passe au vert, l’ennui du vice.

Je marche depuis Bastille.

Le matin guette

Mais la nuit n’en finit pas.

Je marche toujours.

Un kebab ferme, une clio rouge passe,

le trottoir inégal et la lumière blanche des abribus.

Une odeur de vinaigre.

Merde !!Un chewing-gum sous ma semelle …

Un tas de carton moisi ; ça pue, ça suinte !

Un être humain dessus.

Un ronflement par-dessus.

Je passe mon chemin,

une traînée de pisse vaincue pendue aux narines.

Bastille.

Comment ça Bastille ? Ca fait trois fois que je repasse devant ??

L’ennui du vice.

Où est mon paquet d’clopes ?? Rrrrrrrr…

Je tremble.

C’est sûrement pas l’alcool, j’en ai bu plein.

Va falloir se redresser, le béton est froid ce soir.

Je stagne. Le feu passe à l’orange.

Mon I-pod n’a plus de batterie.

Mon portable non plus.

Plus de pile dans le dictaphone et carence d’endorphine.

Bastille. Le feu passe au rouge.

Il fait froid et j’ai dû perdre mon âme en boîte.

L’ennui du vice.

Open Bar.

Vodka givrées! Lamelles de citrons et le vice est versé…

Deep House en boucle…

et le rythme binaire qui s’engouffre à travers mes membres…

Des langues, partout! Visqueuses!

Qui se frôlent… et qui mentent et qui bavent et qui lèchent!

Cocktail de salives et la Fumée bleue des cigarettes…

Barman !! Une autre !

D’un trait.

Belle petite brune au bar… la chasse est ouverte.

Cheveux fins.

Doigts graciles, peau de pêche…

Barman !! Une autre !

D’un trait.

Et ses yeux qui crient braguette…

Il faut toujours suivre les lignes, nos repères,

les mots gravés dans la poussière.

La ligne de basse me suit, elle me traque.

Et la sueur sur mon front…

Et ses gémissements étouffés par les basses

dans les toilettes au carrelage blanc…

Salissure.. crasse..

La poésie et la blancheur…

La chasse est tirée.

L’ennui du vice.

Barman !! Une autre !

D’un trait

Une autre !

D’un trait.

Quoi ??

60 Euros s’il te plaît.

Et la basse qui lancine, ondule, me remplit, je déborde.

60 Euros s’il te plaît!

Hé connard! Ca t’écorcherais la gueule de m’en offrir une?

Spirale de couleurs et de cris…

Et la basse qui de déverse.

Flash !! Averses de gestes! Mains velues!

Bombers gonflé! Thorax bombé!

Onomatopées! Coups!

Claquement sec et sourd!

Et soudain,

plus rien.

La lourde porte blindée du club qui se referme,

et plus rien.

Juste le chuintement de la ville,

mon froc froissé et du sang pâteux sur mes gencives.

Tout est rouge.

Rouge et brillant.

Il fait froid. Sèchement.

L’ennui du vice.

Tout est rouge et brillant…

L’émail rosé de mes dents

et le sang sucré dans ma bouche.

Le feu repasse au vert.

Bastille. Je marche.

Bout de viande errant le long d’une brochette de rue…

Défilés de noms célèbres à chaque angle d’avenue.

Tiens !

En haut, à gauche, une baie vitrée éclairée…

Qui vit-là ?

Un type qui part trimer ?

Un couple en train de baiser ?

Un insomniaque qui ressasse ?

Une mère au foyer neurasthénique ?

Le type de ma petite brune, jaloux, inquiet, qui l’attend.

Un destin parmi tant d’autres.

L’ennui du vice.

J’avance. Boulevard Rochechouard.

Dans un renfoncement, une espèce de rat musqué croisé chien

qui gît devant 2 exclus vautrés,

anonymes en fin de droit.

Tout est brillant.

et le nom lustré des rues.

« Hé !!T’aurais pas une clope ? »

Ma bouche émet un son négatif.

Court silence.

Puis crachats de mots.

Glaviots de bruits et fautes de frappes.

C’est soudain. Bruyant et misérable.

La politesse est une arme redoutable.

Bien qu’inefficace contre un troupeau de punks. Je prie…

Que les pigeons déversent leur amour-propre sur toi,

ton clebs et la femelle serpillière qui te sert de faire-valoir.

Pffff…

Je marche. Je continue, le pas lent.

Je m’allume une clope, l’ennui du vice.

Pigalle.

Encore 2 minutes et j’appelle un taxi…

2 minutes

16 clignotements de peep-show

7 prostituées

3 berlines noires immatriculées en Russie

2 éboueurs au loin

Des poubelles, des épaves, des vies détruites…

L’ennui du vice et moi.

2 minutes… TAXI !!!

Encore raté.

Mon caleçon me rentre dans le cul,

Le bout de mes doigts gercés sent le tabac.

L’ennui du vice.

Combien d’enfants sont nés le temps que je pose la question ?

Et combien sont morts…

Et là, maintenant ?

Une prostituée qui passe.

Très peu vêtue, rimmel ambré.

Combien ?

Des seins massifs, fermes, dégueulant du corset.

Pourquoi payer ?

Parce que j’ai assez…

Combien tu dis ?

30 Euros ?

Je me gratte l’arrière du crâne. Réflexion.

Un taxi s’arrête.

La vitre se baisse, propre et fumée.

« Vous allez où ? »

Le temps tue les histoires d’amour.

Adieu ma belle…

La porte se ferme. Claque!

Et les mamelles disparaissent…

Rembobinage. Agacé.

« Vous allez où !!? »

« Chez ta mère lui faire des bisous… »

Un taxi, on lui demande d’avoir son permis, une borne,

pour ce qui est de l’humour,

c’est comme les sièges en cuir.

C’est en option.

La portière claque et la voiture s’enfuit.

Il aurait pu descendre. Il m’aurait amoché.

Je me serais senti vivant…

Froid sec et craquant. Doigts gercés.

Boulevard Stalingrad. Tout est rouge.

Et tout ce que je sais, c’est que je suis là,

ici et maintenant.

Je suis là. Seul.

6H00 du mat’.

Et Paris qui rutile. Et moi qui suis là.

A tourner en derviche autour de la nuit,

intoxiqué de toutes parts,

défiguré de fatigue.

Je ne suis qu’une pauvre tâche sur le drap blanc des cieux…

Et vous aussi d’ailleurs.

Le jour se lève, ponctuel.

Tout est rouge.

Tout est brillant.

Et l’ennui du vice.

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